13 octobre 2025
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« Danser m’a permis de renaître à moi-même.
Le mouvement a été mon langage de liberté, là où les mots n’avaient plus de place. »
Entretien réalisé par Fabio, pour le projet TRANScenDANCE (France, 2025)
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Introduction
Dans le cadre du projet TRANScenDANCE, nous donnons la parole à des personnes transgenres et/ou non binaires afin de mettre en lumière leurs expériences dans les espaces artistiques et de performance. L’objectif est de rendre ces environnements plus inclusifs, accueillants et représentatifs de la diversité des identités de genre.
Dans cet entretien, mené par Fabio, nous rencontrons Élisea, une jeune femme trans de 23 ans, danseuse formée au Conservatoire supérieur de Paris. Elle partage son parcours, ses défis, ses déceptions mais aussi ses espoirs et ses réflexions sur la place du corps et de l’identité dans l’art et dans la société. Son témoignage met en lumière la réalité des trajectoires trans dans les milieux culturels et au-delà.
Parcours et débuts en danse
[00:00:15] Fabio
Pour commencer, pourrais-tu te présenter et nous dire un peu qui tu es ?
[00:00:20] Élisea
Je m’appelle Élisea, j’ai bientôt 23 ans. J’ai grandi à Lyon et à 16 ans je suis partie à Paris pour entrer au Conservatoire national supérieur de danse. C’était une étape décisive de ma vie, qui a façonné mon parcours artistique mais aussi personnel.
[00:01:00] Élisea
Je ne viens pas d’une famille qui pouvait m’aider financièrement. Dès mon arrivée, j’ai dû travailler : serveuse, caissière, garde d’enfants… J’ai appris très tôt ce que signifiait la précarité. Cumuler ces boulots avec les cours intensifs de danse était extrêmement difficile. Très vite, j’ai ressenti la pression de la productivité : il fallait toujours donner plus, performer, tenir malgré la fatigue.
[00:02:10] Élisea
Pendant ma deuxième année au Conservatoire, j’ai décidé d’entamer ma transition. Cela a tout changé : mon rapport à moi-même, à mon corps, et la manière dont les autres me regardaient.
[00:03:00] Élisea
Un an après avoir fini mes études, j’ai fait le choix de ne pas poursuivre en master. J’avais besoin de temps pour moi, pour réfléchir à mon avenir et aussi pour guérir de certaines blessures.
[00:03:40] Élisea
J’ai aussi été profondément déçue par le milieu de la danse. J’y ai vu de la violence, des non-dits, et une obsession du rendement. Je croyais que ce serait un espace d’émancipation, mais c’était un système compétitif qui m’étouffait.
Transition et identité
[00:05:00] Fabio
Quels ont été les moments les plus marquants de ta transition ?
[00:05:10] Élisea
Le plus marquant, c’est de voir combien cela change ton rapport au monde. On dit souvent que c’est quelque chose de personnel, mais en réalité, ça touche aussi ta relation aux autres, aux institutions, à la société entière.
[00:06:40] Élisea
Être la première personne trans déclarée au Conservatoire signifiait être constamment sous les projecteurs. Au lieu de me protéger, on m’a dit que c’était à moi de « donner du temps aux autres » pour s’habituer. Comme si c’était moi qui devais absorber les maladresses et les violences. Je ne me suis jamais sentie protégée, ni par mes professeurs, ni par l’institution.
[00:07:30] Élisea
Et malgré tout cela, ma famille a toujours été présente pour moi. J’ai eu la chance immense d’être soutenue à chaque étape. C’est ce qui m’a permis de continuer, de ne pas m’effondrer.
Défis et résilience
[00:12:30] Fabio
Quels ont été les plus grands défis dans ton parcours ?
[00:12:45] Élisea
D’abord l’isolement. Je me sentais très seule au Conservatoire.
[00:13:20] Élisea
Ensuite la précarité : payer mon logement, financer ma transition, travailler à côté… J’avais le sentiment d’être broyée par cette logique de productivité permanente.
[00:15:10] Élisea
Et puis le milieu de la danse en lui-même. Je pensais y trouver de l’ouverture, mais j’ai trouvé de l’indifférence, parfois du rejet. Ce n’était pas un monde fait pour me protéger.
[00:19:10] Élisea
Je n’ai pas abandonné la danse, mais j’ai choisi de chercher des espaces plus doux, plus collectifs, où le corps pouvait exister autrement que dans la souffrance ou la compétition.
Rapport au corps et à la danse
[00:25:00] Fabio
Quel rôle la danse a-t-elle joué dans ta relation avec ton corps ?
[00:25:15] Élisea
La danse a toujours été mon premier langage. Mais avant ma transition, je vivais mon corps comme une contrainte, un obstacle.
[00:26:50] Élisea
Avec ma transition, j’ai dû réapprendre à danser. J’ai voulu que la danse devienne un lieu de réconciliation. Aujourd’hui, danser est une manière de célébrer qui je suis, pas de le cacher.
[00:28:40] Élisea
Quand je danse, je dis : « Voilà qui je suis. » C’est vulnérable, mais aussi libérateur.
Micro et macro-violences institutionnelles
[00:32:00] Fabio
Peux-tu nous parler des violences que tu as subies dans ton parcours ?
[00:32:15] Élisea
Il y en a eu beaucoup.
Un jour, la costumière lors d’un essayage s’obsinait à ne pas vouloir me créer un costume de femme. Devant ces 5 assistantes et moi-même, qui étais en string, elle mesurait des parties de mon corps en me disant que ce n’était pas des mensurations de femme. En passant des épaules aux chevilles! Personne n’a réagit dans l’atelier!
Au Conservatoire, on m’a aussi forcée à danser des rôles masculins, comme dans Le Baiser de Thomas Lebrun. J’ai dit non, mais on m’a répondu que c’était comme ça.
Certaines activités étaient séparées filles/garçons. À c
haque fois, c’était une violence : je devais sans cesse justifier ma place.
Pendant un examen, on m’a appelée par mon deadname et mégenrée devant tout le public. C’était une humiliation terrible, et personne n’a présenté d’excuses.
[00:35:20] Élisea
Je n’ai jamais été protégée par l’institution. Pas par mes professeurs, pas par l’administration. Au contraire, on me disait que c’était à moi de supporter les maladresses et d’attendre que les autres s’habituent.
[00:36:30] Élisea
Et puis, plus tard, dans un autre contexte professionnel, j’ai ressenti une compétitivité exacerbée entre femmes. Certaines collègues m’ont expressément demandé de ne pas avoir des caractéristiques sexuelles « plus féminines » qu’elles. Comme si ma féminité devait être limitée pour ne pas déranger. C’était humiliant, et cela m’a isolée encore davantage.
Regards sur la société
[01:05:00] Fabio
Comment vois-tu la place des personnes trans dans la société aujourd’hui ?
[01:05:15] Élisea
Il y a des avancées, des espaces qui s’ouvrent. Mais il y a aussi encore énormément de violences, souvent banalisées. Être trans aujourd’hui, c’est toujours être exposée.
[01:10:00] Élisea
On nous réduit trop souvent à notre transition. Mais nous sommes des personnes complètes, avec des histoires, des talents. Oui, je suis une femme trans, mais je suis aussi une danseuse, une travailleuse, une amie.
Messages et conclusion
[01:20:00] Fabio
Quel message voudrais-tu transmettre aux jeunes personnes trans ?
[01:20:15] Élisea
Qu’il n’existe pas une seule manière de vivre sa transition. Chacune invente son chemin. Oui, c’est difficile, mais on n’est jamais seules.
[01:22:10] Élisea
Et je veux dire aussi que nous avons le droit d’être heureuses. Nos vies ne doivent pas être définies uniquement par la souffrance. Il y a aussi de la joie, de la fierté, de la beauté.
[01:24:45] Élisea
Merci.
Note éditoriale
Cet entretien a été conduit et rédigé par Fabio pour le projet TRANScenDANCE, cofinancé par le programme Erasmus+ de l’Union européenne.
À travers la voix d’Élisea — première femme trans déclarée de son Conservatoire —, cette conversation explore la puissance du corps comme espace de résistance, de création et de réappropriation de soi.
Son témoignage révèle la force qu’il faut pour exister au sein des institutions artistiques, pour transformer la douleur en mouvement et la marginalisation en lumière.
Un récit essentiel qui nous rappelle que la danse peut devenir un acte de survie et de liberté.
Fabio, pour le projet TRANScenDANCE
© TRANScenDANCE Project – Erasmus+ 2025


